Chapitre 13
Évelyne ne se consolait pas de la mort de sa mère. Cette dernière l’avait eue à plus de quarante ans. Évelyne n’avait jamais su si elle avait été désirée ou non. Elle en avait conclu que sa naissance n’avait pas été la bienvenue, sinon sa mère lui en aurait parlé sur le mode : « On n’y croyait plus, on a été tellement contents ! » Elle avait grandi sans manquer de rien, mais sans amour. Madame Leramel n’était pas tendre. Attentive oui, parfois gentille, mais jamais un geste ou un regard maternel. Ce n’était pas sa mort, somme toute attendue, qui faisait le plus souffrir Évelyne, c’était son silence sur la bague. Pourquoi sa mère ne lui en avait-elle jamais parlé ? C’est vrai qu’elles ne se disaient pas grand-chose, mais quand même ! Elle se savait condamnée. Ses derniers jours, elle les avait passés avec sa fille dans une intimité qui les avaient étonnamment rapprochées. Elle était partie sans souffrir. Simplement ! Elle s’était endormie et ne s’était pas réveillée. C’est tout ! Évelyne lui avait retiré la bague pour garder un souvenir d’elle. Elle l’avait machinalement glissée à son doigt. La cérémonie des funérailles avait duré plus que prévu. Au cimetière aussi, le temps avait été long. Pas grand-monde. Une ou deux voisines
et quelques personnes qu’Évelyne ne connaissait pas. Un type était venu en disant qu’il était un cousin de sa mère. Ils avaient bavardé un peu, il lui avait laissé ses coordonnées. Et puis, ce fut fini !
On était vendredi, Antoine fit un crochet pour acheter de l’alcool ; il était en retard et réalisa que l’anneau ne fonctionnait plus. Il s’était si bien habitué au monde immobile, que de devoir s’en passer lui paraissait inconcevable. C’était comme se passer d’un progrès. Il tourna plusieurs fois la bague dans tous les sens, sans succès. Cela lui fit un coup. Manu en avait bien parlé une fois, lors d’une réunion, mais les autres ne l’avaient pas trop écouté. Il avait évoqué cette hypothèse du probable rétrécissement du monde immobile. Manu avait soutenu que si l’on partait du principe d’une émission, il fallait aussi intégrer le fait qu’elle puisse faiblir et disparaître. Que si cela s’était déjà produit dans le passé, fatalement cela se reproduirait encore. Que c’était dans l’ordre des choses ! Antoine appela Auguste, il voulait le rencontrer d’urgence. Ils se virent juste après la visite aux filles. Auguste savait déjà que le périmètre de la zone cinq s’était restreint. Martine, la femme qu’Antoine trouvait jolie,
l’avait prévenu la veille vers vingt heures. Leurs craintes étaient avérées. Ce serait le point principal de la réunion du lendemain. Toute la nuit, Antoine fut tracassé par cette nouvelle. Son domicile et le bureau n’étaient pas touchés par le rétrécissement. Le quartier des filles restait inclus, mais l’appartement d’Auguste se trouvait désormais hors de la zone cinq. Il lui faudrait dorénavant traverser une rue. On les harcelait avec le réchauffement climatique, la montée des eaux, mais leur univers à eux disparaissait bien plus dramatiquement. Antoine aimait le monde immobile. C’était comme se retrouver en un clin d’œil à la campagne. De plus, on y était libre et si tranquille ! Il se demanda si la régression allait s’accélérer. Il ne supporterait pas de vivre sans son monde préféré. Dans le cas d’Auguste, il aurait déménagé, pour réintégrer le périmètre où la bague fonctionnait, parce que c’était le seul espace où il se sentait bien sur cette terre. Le lendemain, tous vinrent à la réunion. Pauvre Évelyne, son accueil dans le groupe ne fut pas la priorité du jour. L’actualité fut le rétrécissement du monde immobile. L’inquiétude de tous était palpable. Cependant, Aristide respecta le protocole en faisant les présentations et chacun put adresser quelques mots de bienvenue. On passa ensuite
rapidement au sujet que tout le monde attendait. Manu fit le point, et confirma que la réduction était importante, des dizaines de kilomètres carrés avaient disparu de la zone cinq. Tous étaient sous le choc. Sur la carte, déployée pour l’occasion, se dessinaient les contours de l’ancienne surface, une forme de patate. Manu confia à chacun une direction, pour prendre les relevés précis des nouvelles limites du monde immobile. Tous savaient que les registres de 1815 mentionnaient une possibilité de rétrécissement de territoire, mais selon lui des réductions s’étaient également produites dans les périodes reculées antérieures aux archives en leur possession. Manu et Aristide avaient cherché pendant des années la trace de ces documents, mais sans succès. De la Bibliothèque nationale aux recéleurs et autres trafiquants de manuscrits, tout y était passé. Une fois, ils avaient trouvé dans un compte rendu de procès en sorcellerie une accusation concernant une bague, avec une description précise de l’objet. C’était bien un double anneau tournant. Le bijou avait disparu au moment du jugement qui s’était tenu en 1432, un an après qu’on eut brûlé la Pucelle d’Orléans. L’accusée avait été condamnée à être brûlée, elle aussi, comme c’était l’usage à
l’époque. Elle mourut quelques jours avant son exécution. Manu affirma que d’après les indications en sa possession, on pouvait conclure qu’au XVe siècle, le périmètre du monde immobile s’étendait jusqu’au cœur du pays. Il rappela qu’une dizaine d’années plus tôt, il avait aussi trouvé, dans une correspondance ancienne, la mention d’un registre de comptes rendus de réunions. La brève description qui en était faite permettait de croire qu’il avait été tenu par des citoyens du monde immobile. La note qui figurait en marge laissait penser que les écrits en question avaient été mis à l’abri. Tout cela n’était que des rappels pour les membres du groupe, sauf pour Antoine et Évelyne qui avaient encore beaucoup à apprendre de ce monde immobile. Pour terminer, Manu évoqua une autre piste. Il expliqua qu’il ne fallait pas exclure l’éventualité que le périmètre rétrécisse en fonction du nombre de bagues en service. Les anneaux, par leur activité, délimiteraient-ils le monde immobile qui s’adapterait à leur nombre ? Un long moment, Antoine rumina cette idée qui lui paraissait aussi plausible que celle de la perte d’énergie d’un émetteur. Manu termina la réunion en disant que d’après les quelques pointages qu’il avait pu faire, le centre de gravité du monde immobile n’avait pas changé.
Cette histoire de manuscrits faisait gamberger Antoine. Il voyait bien de quoi il s’agissait quand on évoquait ces livres anciens, la bibliothèque du comte chez qui son père avait travaillé et où il avait grandi en contenait des dizaines. Une fois par an, le jour de la date anniversaire de la mort de son père, le comte invitait Antoine. Célia bien sûr était présente, et par la suite, Nadia fut invitée elle aussi. Antoine doutait que Nadia y trouve de l’intérêt parce qu’on parlait d’évènements qui lui étaient étrangers. Le comte appréciait Antoine. À travers lui, il retrouvait un peu son ami. Tous deux avaient passé des dizaines d’années ensemble et avaient noué des liens qui n’avaient plus aucun rapport avec ceux qui se tissent entre un employé et son patron. D’une certaine façon, ils en étaient venus à s’aimer. Le jour de la mort du père d’Antoine, le comte pleura de chagrin. Il fit ensuite un malaise et fut hospitalisé. De ce jour-là, il changea. Il vieillit et maigrit. Il était soudainement entré dans le grand âge. Et ce n’était pas la comtesse qui pouvait l’aider. Elle était aussi affectée, parce qu’elle avait vu la faucheuse rôder et enlever celui qui, après son mari et sa fille, comptait le plus dans sa vie. Le vieux couple ne se remit jamais du décès de cet ami très cher.
Tous les ans, ils dînaient ensemble. C’était un peu triste parfois, mais depuis quelques années, les bons souvenirs prenaient le dessus, et cette soirée était attendue. Après le repas, les femmes passaient dans le boudoir et papotaient. Le comte entraînait Antoine dans sa bibliothèque, où ils buvaient un alcool fin. Il aimait qu’Antoine le rassure au sujet de sa fille Célia, puisqu’il la voyait au quotidien. Ensuite, le comte le laissait choisir un livre, et lui racontait ce qu’il savait de l’auteur, de la reliure, et si l’objet avait une histoire particulière, il la lui racontait. Antoine adorait les livres et leurs vieux cuirs. Il y avait, en particulier, des traités de médecine, d’agronomie ou de cuisine datant du XVIIe siècle, absolument remarquables. Autant leur lecture pouvait paraître rébarbative et décourageante, autant le papier et les reliures étaient exceptionnels. On les avait voulus solides, et ils avaient traversé le temps pour le plus grand bonheur des amateurs. Le comte avait, dans un coin reculé, quelques magnifiques manuscrits du Moyen- Âge. Antoine ne savait pas en déchiffrer les écritures, mais les enluminures étaient de toute beauté. Ils étaient lourds et imposants. D’après ce qu’il avait compris, son père et le comte étaient aussi liés par cet amour du livre ancien. Le père d’Antoine en possédait
quelques-uns, lui aussi. Une petite dizaine. Ils ne lui avaient pas coûté grand-chose. Il les avait dénichés dans des fouillis de succession que l’on peut rencontrer encore dans les campagnes. Antoine ne comptait pas retrouver par hasard le manuscrit des comptes rendus de réunion, c’était impossible. Il aurait fallu des centaines de personnes et des années de recherches pour en retrouver la trace. Même si l’exemple récent d’Évelyne montrait à quel point la population du monde immobile était condamnée à régresser par le fait de négligence ou d’accident, Antoine n’arrivait pas à imaginer que les anciens registres avaient pu être perdus. Il était convaincu que quelqu’un les détenait en sachant de quoi il s’agissait.
Le lundi suivant, Antoine était au bureau, quand le téléphone de Célia sonna faiblement. Antoine n’y prêta pas attention. Mais quand elle s’agita soudainement, Antoine la regarda et vit son visage défait.
— Célia, qu’est-ce que tu as, tu es blanche comme un linge ?
— C’était Nadia. Maman a fait un malaise, elle est à l’hôpital.
— C’est grave ? demanda Antoine.
Tout allait bien, d’après Nadia, mais la comtesse était très fatiguée. Célia partit les rejoindre et ne revint pas de la journée. Vers seize heures, Antoine téléphona à Nadia pour prendre des nouvelles. La comtesse avait fait un infarctus. Elle allait s’en sortir, mais resterait affaiblie et avait à présent une épée de Damoclès au-dessus de sa tête. Elle pouvait vivre encore quelques années, elle pouvait aussi sombrer à tout moment. La médecine était impuissante.
— Tu sais, Antoine, ajouta-t-elle, on arrive actuellement à récupérer les personnes d’un premier accident cardiaque, mais c’est plus difficile la deuxième fois, et la troisième attaque est en général fatale.
— Il y a de l’espoir, alors ! s’exclama Antoine.
— Pas tellement, lâcha Nadia. D’après les analyses et les électrocardiogrammes, la comtesse n’en était pas à son premier accident, mais bien au deuxième. Elle n’a plus aucun joker, la prochaine fois lui sera fatale. J’ai réussi à la faire avouer. Sa première attaque a eu lieu le lendemain de l’enterrement de ton père, mais elle n’a pas voulu en parler pour ne pas accabler davantage le comte. Elle a souffert en silence.
— Tu vois Antoine, conclut Nadia, l’année qui vient sera cruciale et le risque sera maximal.
— As-tu tout expliqué à Célia ? demanda Antoine.
— Je lui ai donné le dossier médical complet de sa mère. On a convenu ensemble de ne pas tout dire au comte. Fais attention, Antoine, quand on en parlera en sa présence, d’accord ? Sale journée ! Et les semaines qui suivirent, Célia resta chamboulée. Antoine n’était pas serein non plus. Il avait mal, parce qu’il appréciait la comtesse. Elle avait toujours été gentille avec lui, elle avait été la seule présence féminine adulte dans son environnement d’enfant. Il avait aussi de la peine à regarder Célia plonger dans une dépression. Puis vint le jour où Antoine l’obligea à sortir déjeuner et l’exhorta à se reprendre en main. Antoine lui avoua qu’il souffrait et se sentait impuissant de la voir dans cet état. Que ça le détruisait et qu’il préférait ne pas imaginer le désastre qu’une telle dépression provoquait chez Nadia. Antoine ajouta qu’elle était égoïste ! Elle sursauta et le regarda avec un air furieux. Elle se leva et partit sans finir son assiette. L’après-midi, elle ne vint pas travailler. Le soir, quand Antoine arriva chez lui, Célia l’attendait devant son appartement, recroquevillée sur les
marches de l’escalier. Elle pleurait. Antoine avait été trop dur, il s’en voulait. Il la fit entrer, la débarrassa de son manteau. Il la prit dans ses bras doucement et elle supplia entre deux sanglots :
— Ne dis rien Antoine, laisse-moi encore pleurer un peu, parce que c’est la dernière fois, après il faut que je redevienne forte ! Antoine l’emmena vers le canapé. Elle allongea ses jambes, sa tête maintenant reposait sur un coussin qu’Antoine avait posé sur ses cuisses. Il caressa ses cheveux et, peu à peu, elle se calma. Quand elle se leva enfin, Antoine commençait à avoir mal. Il n’aurait jamais imaginé qu’elle puisse avoir la tête aussi pesante. Elle s’assit sur le lit.
— Merci, Antoine. Tu as eu raison de me secouer. Je n’y arrivais plus, et je n’en pouvais plus. Nadia m’aime trop, elle n’a pas osé me brusquer.
— Alors que moi, quand il s’agit de te faire pleurer, je suis un spécialiste, affirma Antoine, avec un grand sourire.
— T’es trop bête ! répondit Célia. Tu sais très bien ce que je voulais dire. J’ai eu tout l’après-midi pour réfléchir et faire le point, tout est de nouveau en place dans ma tête, et tout ira bien désormais.
— Il te reste à téléphoner à Nadia, pour lui dire que tu as passé ton après-midi dans les bras d’un homme. Elle va être contente…
— Je te déteste, lui lança Célia. Prête-moi ton téléphone, le mien est en panne de batterie. Je vais l’appeler et lui dire que tu m’as fait souffrir. Elle viendra te casser la figure et pire peut-être… Célia l’embrassa sur la joue et déposa un petit baiser sur ses lèvres en riant, puis elle alla sur la terrasse pour pouvoir parler seule à seule avec Nadia. Vers vingt heures, Nadia appela Antoine pour lui proposer de sortir dîner avec elles deux. Les relations d’Antoine et Nadia avaient toujours été un peu compliquées. Au début, elle avait été un peu jalouse des liens existant entre cet homme et Célia, et puis cela s’était calmé. Ensuite, quand elle apprit à mieux connaître Antoine, c’est son mode de vie qu’elle avait condamné. Si elle n’avait pas appris à le connaître, elle l’aurait rangé sans procès dans la catégorie des pires salauds. Elle ne digérait pas ses aventures du vendredi. Elle était terriblement blessée de ce qu’elle appelait le commerce des femmes. Antoine la déstabilisait. Elle n’aimait pas ses mœurs, et en même temps elle aimait et respectait l’homme. Comment et
pourquoi un type bien pouvait-il se livrer à ces pratiques ? Célia considérait, quant à elle, que chacun était libre. Autant elle ne supportait pas les réseaux qui profitaient des filles, autant elle n’était pas choquée de savoir que certaines femmes choisissaient, pour un temps, de faire ce métier. S’il s’agissait de deux adultes consentants et éclairés sur leurs choix, on n’avait pas à s’en mêler, disait-elle. Le dîner se déroula tranquillement. Antoine raffolait de la sole meunière, et dans le restaurant où ils dînèrent, ils proposaient en accompagnement une purée de pommes de terre tout à fait divine. On ne s’imagine pas à quel point cela peut être compliqué de réussir une purée, affirmait Antoine.
— Ah oui, bien sûr, s’il s’agit de se remplir la panse pour engranger des calories, alors la poudre en sachet peut suffire. Mais si l’on veut en déguster une qui vous fait regretter de ne pas en connaître la recette, c’est assez difficile. Et l’on avait bu aussi. Du vin blanc. Tous trois partageaient le même goût, loin des rouges avec beaucoup de tanin, et préféraient les vins légers et frais. En cachette, ils appréciaient le Beaujolais nouveau et, en novembre, ils en achetaient une dizaine de bouteilles pour les goûter, les évaluer, les comparer et les classer. On apportait du saucisson, du pain, des
fromages et l’on se régalait jusqu’à plus soif. Ils n’étalaient pas particulièrement leurs mauvais goûts en matière de vins. Ils savaient bien que les connaisseurs se seraient moqués d’eux.