Chapitre 29
Hortense dormait encore à côté d’Antoine. Il pensa qu’il ne la méritait pas. Non seulement elle était belle, mais elle avait touché quelque chose qui était enfoui en lui depuis toujours. La seule idée de la perdre le faisait souffrir. Il la regardait et en vint à penser qu’elle ressemblait un peu au portrait de sa mère, celui que son père fleurissait tous les jours dans sa chambre. Il se dit aussi que son inconscient se remémorait peut-être précisément cette mère qui lui avait manqué et qu’il l’avait reconnue en Hortense. Il ressassa ces souvenirs parce que c’était vendredi. Avant, c’était le jour des filles et il priait pour ne plus jamais avoir à y aller. Quelle tristesse que sa vie d’avant ! Il remerciait toutes ces femmes de lui avoir permis d’attendre et de survivre avant de connaître Hortense. Pour la première fois depuis sa rencontre avec le clochard, il pensa que la mort pouvait venir maintenant et envisagea même de partir volontairement. On ne pouvait pas être plus heureux ! Il craignait d’avoir à le payer un jour, ce bonheur pur. Au moins, il aurait pu y goûter. Hortense ouvrit les yeux et l’observa. Quand il la vit, elle ferma précipitamment les paupières, mais c’était trop tard. Antoine lui fit promettre
de ne jamais utiliser le monde immobile pour le regarder. Elle promit.
— À quoi réfléchissais-tu avec autant de gravité ? Antoine ne répondit pas, il ne trouvait pas les mots.
— Je t’aime, même quand tu es grave et mystérieux, lui avoua Hortense avec une tendresse et une douceur infinies dans le regard. Tout à coup, Antoine s’imagina qu’ils pourraient un jour avoir un enfant, et cette pensée le terrassa. Il s’écroula tout d’un coup et il pleura. D’un côté, il y avait ce corps qui coulait et il le regardait sans pouvoir rien faire, et de l’autre son âme qui s’effondrait. Il crut ne jamais pouvoir arrêter cette implosion silencieuse et ralentie. Il ne sut pas combien de temps cela dura, ni comment il refit enfin surface. Ce dont il se souvint, c’est qu’à un moment, Nadia était assise sur son lit, elle lui souriait et l’aidait à avaler des médicaments. Plus tard, Célia était arrivée.
— Nadia t’a procuré un certificat médical, dit-elle. Il se réveilla de nouveau, la pendule indiquait treize heures, et Nadia lui tenait la main. Célia entra avec une tasse, il se redressa un peu. Quand Hortense arriva, Antoine ne
supporta pas de la voir et il sombra dans des sanglots incontrôlables. Bien plus tard, il expliqua à Célia :
— Au moment où j’ai réalisé combien je l’aimais, quelque chose s’est cassé en moi, et il fallait que je me reconstruise. Sais-tu où est Hortense ?
— Elle est dans le salon. Elle a été choquée de te voir pleurer quand tes yeux se sont posés sur elle. Hortense se pose des questions, c’est logique.
— Célia, sois gentille, dis-lui que jamais je n’ai aimé quelqu’un avec autant de force, et qu’à mon âge, le coup a été rude. Antoine se leva. On aurait pu croire que rien n’avait changé depuis la veille. Hortense dormait à côté de lui, dans la même position. Ses cheveux s’étaient emmêlés un peu différemment et cachaient une partie de son visage. Il se souvint de ce qui était arrivé la veille. Pour la première fois de sa vie, son corps lui avait totalement échappé. Comment cela pouvait-il s’expliquer ? Est-ce que la chair avait une mémoire et pouvait aimer ? Hortense le regardait. Elle sourit :
— Ça va mieux ? Antoine la rassura. Il se leva, prit une douche et appela Nadia. Il lui décrivit ce qu’il avait ressenti le jour précédent. Hortense était
à ses côtés. Nadia expliqua qu’on avait tort de chercher une explication rationnelle à tout ce qui se passait dans le cerveau. Nous n’étions pas des machines et parfois le vivant dérapait ou s’organisait autrement pour survivre, sans nous demander notre avis. C’était comme ça, et même dans mille ans, on en serait au même point. On vivrait plus longtemps et peut-être sans maladies, mais une partie de notre matière grise continuerait à fonctionner malgré nous. Nadia exigea de son malade un prompt rétablissement,
— J’ai un compte à régler avec toi, pour tentative de détournement de Célia. On entendit Célia rire en arrière-plan.
— Nadia, il faut que je te dise, cette Célia ne m’intéresse plus, ce n’est qu’une mijaurée. Ce matin-là, Nadia, c’est vrai qu’on a couché, mais ma devise c’est « une fille, un coup », et pour tout dire, cette Célia demande trop cher pour ce que c’est. Hortense le pinça et Célia protesta.
— Écoute Nadia, continua Antoine, la vérité c’est que c’est toi qui me plais. Hortense lui arracha l’appareil des mains et les trois filles convinrent de lui faire payer très cher ses forfaits.
— Attends une seconde, demanda Hortense en éloignant l’appareil, il y a le grand
malade mental qui me fait des signes. Ah, il vous propose de venir ce soir manger des pizzas chez lui et il indique qu’on ouvrira le petit tonnelet du comte.
— C’est okay, répondit Nadia, à condition qu’il se tienne correctement. Je te souhaite bien du courage, ma pauvre Hortense.
Antoine se remettait. Ils sortirent pour acheter du pain. Ils rentrèrent pour faire l’amour, longtemps. Puis, ils restèrent dans l’appartement, grignotant ce qu’il restait de comestible dans le frigo. En attendant l’arrivée des filles, ils firent un peu de ménage. Hortense commanda les pizzas. Quand Nadia et Célia arrivèrent, Antoine les embrassa avec passion. Hortense les débarrassa de leurs manteaux et Antoine servit les apéritifs. Au milieu de la table trônaient les précieux objets. C’étaient comme trois enfants d’une même famille. Antoine ouvrit d’abord le coffre à ouverture simple. Puis, il ouvrit le plus petit qui avait contenu la bague de sa mère, en respectant les manipulations indiquées par le comte. Pour terminer, il donna à Hortense le coffre qui nécessitait les six manipulations.
Antoine les ensuite laissa se débrouiller seules puisqu’elles avaient la notice et l’aiguille. Une dizaine de minutes leur suffit. Hortense, Nadia et Célia maîtrisaient les mécanismes d’ouverture des coffres, elles avaient quelques chances supplémentaires de découvrir celui qui régissait le petit tonnelet. Contrairement à celui qui avait appartenu au père d’Hortense, celui-là ne portait aucune inscription. Les filles inspectèrent longuement les douves et les deux couvercles, mais ne remarquèrent rien, même avec une loupe. On distinguait bien quelques anomalies dues au temps, mais il était évident qu’elles n’y arriveraient pas. C’est alors qu’Hortense s’exclama :
— Antoine, je suis sûre qu’Annie saurait y arriver ! Nadia et Célia ne la connaissaient pas, mais Hortense eut vite fait de les rassurer. Tout cela commençait à dépasser Antoine, mais déjà Hortense appelait Annie. Il eut juste le temps de dire à Annie de venir avec Marcel. Vingt minutes plus tard, ils arrivaient et le temps des présentations passé, les femmes s’installèrent autour de la table.
— Voilà ce que je propose, dit Antoine. Vous les filles, vous faites le point avec Annie et moi je me charge de Marcel. On vous
prépare du thé, du café et des biscuits, puis on sortira faire un tour. Antoine déposa un mot pour préciser qu’ils partaient lui et Marcel dans le monde immobile. C’était juste par correction puisqu’elles ne s’en rendraient pas compte, et ils sortirent. Ils marchèrent un peu. Antoine lui raconta qu’il avait eu la veille une sorte de crise mystique. Il craignait les moqueries de son ami, mais Marcel lui avoua que, plus jeune, quelques jours après son mariage avec Annie, il avait connu lui aussi de longs pleurs juste en la regardant. Cela ne lui était jamais arrivé auparavant et il n’avait plus connu ensuite d’expérience identique. À l’époque, il s’en était caché, mais Annie l’avait compris et soigné. Longtemps, il avait eu honte de ça, mais, avec le temps, il s’était accoutumé à ce souvenir et parfois, il en discutait avec Annie.
— Tu vois Marcel, tu as eu raison de ne pas en parler autour de toi. Le commun des mortels se moquerait de nous. C’est comme ça. Ils continuèrent leur promenade, chacun perdu dans ses pensées. Revenus à proximité de l’appartement, Antoine résuma l’affaire du petit tonnelet à Marcel et lui expliqua ce que les filles essayaient de faire. Ils repassèrent en mode normal. En entrant, Antoine annonça aux filles qu’ils étaient allés dans le monde
immobile pour mieux leur casser du sucre sur le dos. Elles les chassèrent au motif qu’elles étaient en plein travail. Célia avait la loupe en main et Hortense avait allumé une lampe de bureau très puissante. Annie expliqua que les mécanismes étaient moins complexes que pour le gros tonneau, et que le plan inverse qui avait fonctionné pour le petit coffret semblait être le même que pour le petit baril. Une heure plus tard pourtant, elles n’avaient guère avancé. Hortense proposa de tourner le couvercle et le fond en même temps en essayant successivement dans les deux sens. Annie précisa qu’elle ferait une dernière tentative, parce que ses yeux étaient fatigués à travailler avec la loupe et qu’ensuite il leur faudrait un temps de repos. Les filles se plaignirent de la lampe qui dégageait une chaleur d’enfer. Hortense alla chercher de l’eau fraîche. Tout à coup, Annie, Nadia et Célia réclamèrent haut et fort du champagne. Tous se précipitèrent vers la table. Le tonnelet s’était ouvert par le fond et Annie désigna le rouleau à l’intérieur. Bien sûr qu’Antoine avait du champagne. Oh ! Il n’était pas des meilleurs, mais il contenait suffisamment de bulles pour fêter dignement l’ouverture du mini baril. Hortense avait eu
raison, c’était le fond qui était la dernière pièce à faire jouer. Ils burent, avant d’extraire la bobine de papier. Antoine appela Auguste et Manu qui arrivèrent par le monde immobile. Antoine présenta Célia et Nadia. Célia prit le temps d’expliquer qui elle était, les liens entre leurs deux familles et la connexion qu’il fallait faire entre le comte et Aristide. Il y eut quelques questions. Rapidement, chacun eut le même niveau d’information. Ils savourèrent une coupe pendant qu’Hortense donnait à Annie une pince à épiler pour extraire le rouleau. Elle reprit la loupe et avec d’infinies précautions, elle retira le rouleau. Annie céda la place à Manu qui réclama une deuxième pincette. Manu avait des doigts longs et fins. Antoine se disait qu’avec de telles mains, il avait sans doute raté une belle carrière de pianiste ou de guitariste. Manu étudia le document sous toutes les coutures, il annonça que c’était sans doute du papier, mais qu’il ne fallait pas exclure qu’on ait aussi utilisé du tissu. Il pensait que c’était moins ancien que le rouleau du tonnelet, ça datait du XVIIe siècle environ.
— On dirait une scène d’autopsie, chuchota Marcel à l’oreille d’Annie.
Manu était solennel. Il déplia avec prudence le document qui mesurait une vingtaine de centimètres de long sur dix de large. Il était couvert de minuscules enluminures qui représentaient des personnages, mais de loin on ne voyait que des taches de couleur. Il y avait une sorte de timbre posé tous les deux ou trois centimètres. Pour le reste, on distinguait en dessous des vignettes, deux colonnes avec des textes d’un tracé très fin.
— C’est du latin, observa Manu, sans rien ajouter de plus. Antoine qui le connaissait bien comprit immédiatement qu’il s’agissait d’une découverte importante.
— Si vous êtes d’accord, on en fait un double avec le scanner d’Antoine et je me charge de la traduction, le texte original doit rester ici pour l’instant.
— Je ne vous l’ai pas encore annoncé, intervint Manu, mais j’ai fait traiter le parchemin du grand tonnelet par les services de la Bibliothèque nationale. Aujourd’hui, il est dans un tube scellé, sous vide et il sera encore lisible dans deux mille ans. Il faudra faire la même chose avec le petit rouleau, sinon la pollution, l’humidité et les bactéries n’en feront qu’une bouchée.
Tous le félicitèrent et les femmes le couvrirent de baisers. Manu se dirigea vers l’ordinateur d’Antoine. Il scanna soigneusement le rouleau extrait du petit tonnelet, s’en envoya un exemplaire par mail et finit par un tirage sur l’imprimante. La petite troupe entreprit de siffler la deuxième bouteille de champagne pendant qu’Antoine et Manu s’acharnaient sur l’imprimante. Quand ils eurent fini, ils se séparèrent et chacun rejoignit son chez-soi.