ALAIN BENARD
Écrivain sous le nom de Frère Soval
LES MONDES IMMOBILES

Chapitre 22

TABLE DES CHAPITRES

Auguste avait pris rendez-vous avec Marcel, qui les attendait. Il les emmena directement au bistrot du coin de la rue. Il préférait celui de l’Auvergnat, mais il était plus loin et il fallait traverser le petit parc. La nuit, quand il était enfant, Marcel avait peur de ce qui lui apparaissait à l’époque comme une sombre forêt. Il y jouait sans états d’âme la journée, mais, le soir venu, pour rien au monde il ne se serait engagé dans ces bois sombres qui lui devenaient étrangers. Sans doute aurait-il dû plutôt redouter les vrais démons, ceux qui résidaient juste en face et qui s’appelaient gnôle, raide, canon, pousse… Le cadre était minable, il faisait sombre, on aurait dit que c’était pour mieux cacher la crasse. L’endroit était sale. C’est l’adjectif qui qualifiait le mieux l’endroit. Les rares peintures s’écaillaient et les peaux se détachaient des murs pour tomber comme une lèpre sur le sol. Et puis l’odeur ! C’était âpre, ça sentait la sueur et les huiles trop chauffées, un vrai bouge. Sur les ardoises, on lisait les trois menus du midi. Le patron avait une moustache de Gaulois mâtiné de Germain, et une trogne à vous dégoûter du rouge, tellement son pif avait envahi ce qui lui restait de visage. Mais Marcel

avait raison, on y buvait le meilleur petit vin de l’arrondissement. Il coulait dans le gosier comme pour le tapisser, et le patron, malgré son air de croquemitaine, était en réalité un type bienveillant. Peu après l’installation du petit groupe, la commande arriva. La maison avait ajouté quelques saucisses grillées, un bout de saucisson, une baguette et du fromage. Le pain était délicieux. Antoine commença à croire que cet homme ne pouvait pas être entièrement mauvais. Ils avalèrent trois « canons soviétiques ». C’était une expression de Marcel qui signifiait qu’on n’avait pas lésiné sur les doses en servant. Il avait comme ça des phrases toutes faites, quand il s’agissait de trinquer et de boire. Après un raide, il disait : « Toujours ça que les Chleuhs n’auront pas ! » Antoine pensait que c’était son métier de bonimenteur qui l’avait obligé à avoir des formules pour tout. Cela évitait de réfléchir dans un métier où il faut sans cesse parler pour mieux embobiner le client. Ils abordaient l’étiage de la bouteille quand Marcel les questionna pour savoir où ils en étaient avec le tonneau. Auguste lui présenta la position du groupe et il lui demanda combien il en coûterait, juste pour ouvrir le tonnelet et voir ce qu’il contenait.

— C’est raisonnable de ne pas vouloir acheter sans avoir vu, énonça Marcel d’une voix grave. Il ajouta qu’il avait encore tenté de trouver le mode d’ouverture et qu’il n’avait pas réussi. Sa femme aussi avait essayé, pendant tout un après-midi, et elle avait échoué.

— Pourtant, ajouta Marcel, ma femme, elle a un don pour ces choses-là. Rien ne lui résiste d’habitude. Elle réussit toujours avec tout ce qui est mystérieux à monter ou à démonter. Un soir, il lui avait parlé du tonneau, elle l’avait brièvement examiné et elle avait annoncé qu’elle en aurait pour deux heures au moins, et qu’elle s’en occuperait le lendemain si elle n’achevait pas le travail. Six heures après avoir commencé, la mine défaite, elle était allée dormir. Auguste et Antoine n’aimèrent pas entendre cela.

— Il n’est pas question de forcer l’ouverture, avait prévenu Marcel, on risquerait d’abîmer le tonneau et on perdrait beaucoup d’argent. Ils étaient tous d’accord, il n’était pas question de prendre trop de risques. Et puis Auguste ajouta :

— De tous temps, les personnes se sont ingéniées à trouver des mécanismes d’ouverture secrets, mais ils ont aussi mis au

point de nombreuses techniques pour détruire le contenu des boîtes dans lesquelles ils avaient caché des trésors.

— Comme les valises des banques qui répandent un liquide indélébile sur les billets, si on en force la serrure ? demanda Marcel.

— Exactement ! acquiesça Auguste. Ce genre de sécurité existe depuis l’Antiquité. Auguste lui demanda si les membres du groupe pouvaient essayer d’ouvrir le coffre sans l’abîmer. Après discussion, ils se mirent d’accord. Trois cents euros pour un essai. Cinq cents si l’on réussissait. Si l’on voulait acheter ce qu’il y avait à l’intérieur, ce serait mille euros de plus. Au total, en cas de succès, il fallait prévoir mille huit cents euros. Le tonnelet lui- même n’était pas encore évalué. Auguste et Antoine considérèrent que c’était un bon accord. Marcel essayait de gagner un peu d’argent, c’était logique ! C’est lui qui détenait le baril de façon incontestable, et il ne l’avait pas volé. Ils finirent la bouteille et rentrèrent chez eux. Auguste appelait déjà Aristide. Ils avaient quitté Marcel devant son portail et devaient revenir le lendemain vers dix-huit heures pour tenter d’ouvrir le tonnelet.

— Comment ça se passe avec Hortense ? demanda Auguste sur le chemin du retour.

— Je ne vais pas te répondre que je suis amoureux, tu serais trop content de me découvrir des faiblesses, répondit Antoine, mais je peux affirmer que je ne souhaite qu’une seule chose : partager le plus longtemps possible ma vie avec elle. Voilà, t’es content ? Auguste ricana.

— C’est bien ce que je disais, tu es amoureux, et tu vas me laisser seul avec les filles le vendredi soir, tu devrais avoir honte de me laisser tomber comme ça !

— Quelles filles, quel vendredi ? Je ne vois pas de quoi tu parles, ton cerveau se fait vieux, répondit Antoine.

— Continue à faire le malin, reprit Auguste. C’est à cause de mauvais citoyens comme toi que l’activité économique est en plein ralentissement dans ce pays. Tu veux que je te dise Antoine ? Tu es un mauvais citoyen ! Auguste déposa Antoine au coin de sa rue et, tout en marchant, celui-ci envoya un SMS à Hortense. Elle ne dormait pas. Antoine lui expliqua la situation et lui proposa d’ouvrir le tonnelet le lendemain. Après avoir raccroché, Antoine se sentit seul et glacé. L’alcool et Hortense, c’était un étrange cocktail. Après une longue douche, il se glissa dans son lit. C’est exactement à ce moment qu’un texto arriva. C’était Auguste, avec un message d’Aristide :

celui-ci pensait que la présence d’Hortense serait utile le lendemain. Antoine prit la décision de ne contacter Hortense que le lendemain matin pour ne pas interrompre son sommeil.