Chapitre 26
Ils étaient maintenant proches du château et le comte proposa à Antoine de s’asseoir sur l’un des bancs de la petite place. Ils étaient mouillés. Le comte l’entraîna vers les sièges du préau. Il était soudain accablé.
— Je n’ai malheureusement pas fini. Et ce que je dois te dire te sera pénible, et à moi aussi, mais encore une fois je me suis fait un devoir de tout te transmettre. Il faut d’abord que je te confirme ce que tu avais bien deviné à l’époque : ton père n’est pas mort de causes naturelles, et encore moins d’une rupture d’anévrisme. Il a été assassiné. Antoine accusa le coup. C’est vrai qu’il n’avait jamais cru aux boniments du médecin et qu’il avait vu des traces de strangulation sur le cou de son père, mais il n’avait jamais eu de certitude absolue. Il aurait préféré rester encore dans son ignorance insouciante.
— Il est mort étranglé, n’est-ce pas ? demanda Antoine.
— Oui, c’est la vraie cause de sa mort. Je connais aussi ses assassins et les raisons de ce crime, même si je ne connais pas leurs noms. Antoine ne put s’empêcher de s’exclamer :
— C’est à n’y rien comprendre, les connaissez-vous ou pas, monsieur le comte ?
— Oui, bien sûr, ce n’est pas clair, excuse- moi. J’ai prétendu que je connaissais ceux qui l’ont tué, j’aurais dû dire que je connaissais l’organisation qui a commandité son meurtre. Tu vois bien Antoine, poursuivit le vieil homme, que le monde immobile est rempli de secrets. Il y a bien sûr celui des crans six et sept, celui du périmètre… Mais il y a un premier secret, qui interdit à ceux qui possèdent des bagues de dévoiler l’existence du monde immobile. Que ce soit en paroles ou en actes. Depuis toujours, en tout cas depuis l’apparition des bagues, ces gardiens se chargent de la police des bagues à double anneau…
— Ce sont les gardiens qui auraient tué mon père ? le coupa Antoine.
— Oui, c’est mon intime conviction. Ils sont les assassins de ton père et ils ont aussi tué Marty, et sans aucun doute de nombreuses autres victimes qui jalonnent le temps. Par exemple, je suis persuadé que ce sont eux qui ont tué le chevalier du Temple dont parle la légende. Tu sais, celui qui s’était fait absoudre par le pape et qui est devenu baron, celui qui a donné le tonnelet à mon ancêtre. Comment a- t-il pu se faire tuer dans un camp militaire par une arquebuse, sans qu’on ne retrouve jamais
les coupables ? Pour moi, la réponse est simple, ses assassins sont venus le tuer et sont repartis sans être inquiétés parce qu’ils se déplaçaient dans le monde immobile. Sur ce sujet-là comme sur bien d’autres, ton père et moi étions en parfait accord.
— Vous avez peur des gardiens, monsieur le comte ? demanda Antoine.
— Peur ? À quoi bon ? Ceux qui donnent la mort utilisent les bagues pour s’approcher et tuer. On ne peut rien faire contre eux.
— Pourquoi mon père a-t-il été tué ? insista Antoine.
— La réponse est simple. Non seulement il en savait trop, mais il me transmettait peu à peu la totalité de son savoir. Dès son arrivée ici, il m’a fait entrer dans le monde immobile en me disant que les bagues étaient liées à la légende du château. Je lui avais raconté tout ce que je savais et nous avons passé des années à faire des recherches dans les archives d’ici et d’ailleurs. Plusieurs semaines avant sa mort, il avait préparé une bague pour que je la porte en mode six. C’est cet évènement qui a provoqué sa mort. Ton père est mort le lendemain du jour où je suis entré dans le monde immobile avec la bague sur le cran six. Le comte proposa à Antoine de retourner au château. La température s’étant
considérablement rafraîchie, ils s’installèrent dans un des petits salons de la terrasse sud.
— Tu me sers un peu d’eau, Antoine ? Il est l’heure pour moi de prendre une de ces pilules vertes qui me maintiennent en vie. Antoine se dirigea vers le plateau en argent où était disposés, sur un napperon blanc, une carafe ouvragée, deux verres assortis et une coupelle contenant le médicament. Tandis qu’il rapportait le tout vers le fauteuil du comte, Antoine se demanda s’il parviendrait à mettre de l’ordre dans ce flot d’informations. Il laissa le comte se soigner et mieux s’installer et demanda :
— Monsieur le comte, quel est le rapport entre le niveau six et la mort de mon père ?
— Ton père savait comme moi qu’il y avait une police du monde immobile, mais il ne savait pas que toute intrusion dans ce monde était l’objet d’une surveillance. Tout usage de la bague à double anneau déclenche une alerte. C’est la conclusion à laquelle je suis parvenu avec le temps. Les gardiens tolèrent un usage modéré de la bague jusqu’au niveau cinq. Mais si la bague est utilisée pour commettre un délit ou si quelqu’un l’utilise en mode six ou sept, alors cette personne est éliminée. Ton père et moi avons fait, en ce temps-là, une erreur
d’analyse qui lui a été fatale. Nous pensions être à l’abri des gardiens du monde immobile, puisqu’à cette époque le domaine du manoir ne faisait plus partie du périmètre actif des bagues. Mais il s’était trompé. La surveillance de cette police s’étend bien au-delà de la zone d’utilisation des bagues.
— À quoi sert le sixième cran ? questionna Antoine.
— Oh, tu serais un peu déçu si tu pouvais y accéder. Ce fut le cas pour moi. La seule différence notable, c’est que l’on peut déplacer des objets. Ce qui comme tu le sais est impossible, avec les autres niveaux. De plus, quand on est en mode six, on peut voir les déplacements de ceux qui sont en cinq, mais eux ne peuvent pas nous voir. En mode six, on est vu uniquement par ceux qui ont pu accéder au même niveau. Il y a sans doute d’autres différences, mais je ne les connais pas.
— Monsieur le comte, mon père connaissait-il le secret du niveau sept ?
— Oui. Il savait préparer une bague pour les deux derniers niveaux et il me l’aurait enseigné si la mort ne l’en avait empêché. Mais je sais qu’il n’avait qu’une connaissance restreinte de ces niveaux.
— Comment a-t-il pu accéder à ces secrets ?
— Tu sais que ton pauvre père était un enfant de l’Assistance publique, ses deux parents avaient été éliminés juste après sa naissance. Ton grand-père, qui devait craindre pour sa vie, avait mis par écrit tout ce qu’il savait et il l’avait déposé chez un chanoine. Ce dernier, avant de se réfugier dans la religion, avait été comme ton grand-père un soldat mercenaire en Afrique et en Amérique du Sud. Ils avaient partagé des moments terribles et avaient l’un pour l’autre une fidélité digne de celle d’un chien. Ton grand-père lui avait demandé, au cas où il lui arriverait malheur, de transmettre la lettre à ton père à sa majorité. Il avait informé le chanoine d’un mauvais pressentiment qui le tenaillait et il lui avait remis ses bagues, le petit tonnelet et les deux coffrets. Le chanoine s’acquitta scrupuleusement de sa tâche et ton père, le jour de ses vingt et un ans, reçut la visite du chanoine et fut instruit de l’existence du monde immobile et de ses secrets.
— Savez-vous, monsieur le comte, pourquoi Célia n’utilise plus sa bague ? A-t-elle peur, elle aussi ?
— Non, elle n’utilisait que le niveau cinq et tu la connais, c’était une bonne citoyenne du monde immobile. Elle ne l’a plus utilisée à partir de sa rencontre avec Nadia, par égard
pour elle qui n’en avait pas et qui ignorait tout des bagues, elle a cessé de porter et d’utiliser sa bague à double anneau. Il faut que tu saches que Célia maîtrise parfaitement les clés du monde immobile parce que, dans sa jeunesse, les bagues à double anneau fonctionnaient dans la propriété. Elle a eu sa bague à sept ans, et les frontières du monde immobile n’ont bougé que lorsqu’elle en avait treize. Enfin, le comte ajouta qu’il connaissait Aristide depuis toujours et qu’il l’avait prévenu qu’en cas de besoin, de l’argent nous serait fourni pour percer le secret du tonnelet.
— Désormais, conclut le comte, tu es libre de parler des bagues à Célia qui est au courant du contenu de notre conversation. Aristide aussi sait que je t’ai tout raconté.
La promenade terminée, le comte regagna la bibliothèque. Il se dirigea vers une niche dissimulée dans les rayons et en sortit un joli petit coffre. Il était facile de s’imaginer que c’était un petit frère des coffrets du clochard.
— C’est le même artisan qui les a fabriqués, fit observer le comte, mais même ton père ignorait de quand ils dataient. Il s’assit, et l’ouvrit après quelques manipulations.
— Il y a trois lattes à faire bouger. Ce sont celles qui correspondent aux manipulations quatre, cinq et six de la notice qui accompagnait le plus gros coffret. À l’intérieur se trouvait un capitonnage de velours d’un bleu profond. On voyait les fils de couture dorés qui quadrillaient le fond et les bords. Il en retira une bague à double anneau.
— Tu vois cette bague, Antoine, c’est celle de ta mère. Ce fut plus fort que lui, Antoine s’effondra et pleura comme cela ne lui était plus arrivé depuis qu’il avait quitté l’enfance. Il n’avait pas de vrais souvenirs de sa mère, mais il se souvenait qu’elle lui manquait. Lui et son père avaient vécu sans elle et pourtant, dans une certaine mesure, elle avait toujours été là. Peu à peu, Antoine se reprit. Il s’excusa, mais le comte l’interrompit :
— Ne t’excuse pas d’une faute que tu n’as pas commise. Je suis responsable de ta détresse. Tout te révéler comme ça, c’est humainement impossible à supporter. Je le savais, mais je n’ai plus beaucoup de temps, et ma priorité c’est de respecter la parole que j’ai donnée à ton père. Sois courageux, Antoine, je n’ai pas fini. Le comte prit une espèce de tube dans le tiroir du bureau. En fait, il s’agissait d’un tonnelet identique à celui qu’avait détenu le
père d’Hortense, mais en miniature. Il y avait une chaîne minuscule et une petite main de lecture. Le tout devait mesurer une quinzaine de centimètres de long sur cinq ou six de large. Antoine saisit l’objet. Il était évident qu’il avait été fabriqué par les mêmes mains que celles qui avaient produit les deux coffrets.
— C’est le dernier objet de la série de trois qui m’a été confiée, dit le comte. Dans le premier coffret que tu as eu, il y avait la bague de ton père ; dans le deuxième, celle qui t’était réservée lorsque tu serais devenu adulte ; et je ne sais pas ce qu’il y a dans ce tonnelet. Ton père ne m’en avait pas encore parlé. Je sais seulement que le contenu du petit baril est lié au grand. Le comte n’avait jamais ouvert ni essayé d’ouvrir le petit tonneau. Il savait que c’était une ouverture à secrets. Il ordonna à Antoine de tout prendre, y compris la boîte de marqueterie qu’il avait fait faire sur mesure. Antoine le remercia. Le comte était heureux, il s’était allégé d’un grand poids. Le problème, c’est que son interlocuteur pliait à son tour sous la charge des secrets qui lui avaient été confiés. En revenant dans le salon, Antoine était un peu abasourdi, tandis que le comte semblait plus léger. Célia fut contente de le voir si gai, et triste de trouver Antoine aussi abattu. Elle vint vers
lui et le serra dans ses bras. Ils se quittèrent en début de soirée. Dans la voiture, Hortense engagea la conversation.
— La comtesse nous a informées que son mari te faisait des révélations importantes, que tu allais être secoué en sortant, et qu’il faudrait un peu de temps pour que tu reprennes le dessus. Antoine lui raconta alors dans les grandes lignes le récit du comte, et ils demeurèrent silencieux jusqu’à Paris. Antoine était perdu dans ses pensées et Hortense ne voulait pas le perturber dans ce qu’il essayait de reconstruire. En arrivant, ils se douchèrent, firent l’amour et s’endormirent. Le matin venu, quand Antoine partit, il ne réveilla pas Hortense et lui laissa un petit mot à côté de la machine à café. Elle n’avait rendez- vous pour sa ferme qu’en fin de matinée.