Chapitre 18
Le lendemain matin, Auguste récupéra d’abord Manu et lui fit un point détaillé de la situation. Antoine somnolait à l’arrière. Devant le portail de Marcel, ils se garèrent et Auguste klaxonna deux fois. Marcel avait mis une casquette publicitaire d’un rouge agressif. Il les fit entrer et asseoir dans son bureau. Auguste présenta Manu et entra dans le vif du sujet.
— Le plus simple, proposa Auguste, c’est de commencer par examiner ce que tu as rapporté de la ferme, d’accord ? Marcel désigna un des coins de la pièce où il avait entreposé tout ce qu’il avait rapporté : en tout et pour tout, une commode ancienne qui attendait d’être retapée, une grille en fer forgé qui ferait assurément le bonheur d’acheteurs à la recherche d’éléments de déco. Il y avait aussi le tonnelet, posé sur la commode, et un petit placard que Félix lui avait livré deux jours auparavant.
— Le reste des achats est resté chez le petit voleur, déclara Marcel, je ne pouvais rien transporter de plus, et puis je n’ai pas d’espace suffisant pour stocker.
— Ton petit voleur, intervint Auguste, tu lui as annoncé que nous voulions jeter un œil sur ce qui est resté chez lui ?
— Je l’ai prévenu ce matin, il nous attend. Il n’y aura pas de problème. Ils finirent leur café et se levèrent pour examiner les objets. Rien de remarquable, si ce n’est le tonneau qui avait une forme étrange, puisqu’il ressemblait plus à un tube qu’à un tonneau classique et qu’il était entièrement gravé de signes incompréhensibles. Même les ferrures laissaient voir des bas-reliefs, un peu comme ceux qui ornent certains fusils de chasse. C’était original, mais pas très beau, pour tout dire. Manu s’attarda sur le tonneau, tandis qu’Antoine se dirigeait vers la commode.
— Marcel, lui dit-il, combien tu vas la vendre quand elle sera restaurée ? C’était typiquement le genre de meuble qui plairait à Célia.
— Si c’est pour toi, je te la ferai à prix coûtant. On la donnera à un bon spécialiste qui en fera des merveilles, mais il faudra compter au moins six cents euros de restauration. Antoine était plongé dans ses réflexions lorsque Manu l’interpella.
— Antoine, tu as ton portable sur toi ?
— Tu veux téléphoner ?
— Non, je voudrais que tu fasses quelques clichés des objets rapportés par Marcel.
— Je vous laisse finir, marmonna Marcel, je vais prendre ma sacoche.
Vif comme l’éclair, Manu se rapprocha d’Antoine et murmura :
— Prends des photos du tonnelet sous toutes ses coutures, essaie de les faire bien nettes. Tandis que Manu feignait de s’intéresser à l’armoire, Antoine prit les meilleures photos possibles du tonneau. Quand Marcel entra, la séance de photos touchait à sa fin.
— Je prends encore deux clichés de la commode et j’en aurai fini. Tout le monde se dirigeait vers la voiture quand Antoine eut comme une illumination. Si le tonneau qu’il avait vu de près en le photographiant l’intriguait, c’est tout simplement parce qu’il l’avait déjà vu. Vu et revu à de multiples reprises sur la fresque du salon d’Aristide. Il faisait partie des objets dessinés quatre fois. Il n’était même pas utile d’aller vérifier, Antoine était sûr de son fait. Il se tut parce que Marcel était là, mais cette nouvelle lui brûla les lèvres pendant de longues heures. Le tonneau était devenu une priorité absolue et on allait se disperser pendant la journée. Antoine enrageait. Pour oublier et passer à autre chose, il se mit à jouer la mouche du coche en taquinant les uns et les autres pour que l’on se dépêche de partir. Marcel portait
une sorte de sacoche en toile, totalement déformée.
On reprit les mêmes places dans la voiture. Ils avaient plus d’une heure de route devant eux. Félix, le petit voleur, les attendait et l’on serait à l’heure. Marcel leur demanda de jouer les acheteurs potentiels. Ils ne cherchèrent pas à comprendre ce demi-mensonge. Marcel les fit entrer dans une cour, à l’extérieur d’un tout petit village. Félix les attendait. Il habitait une très ancienne demeure, une belle maison de paysan, qui semblait malheureusement délabrée. Tous se rendirent directement dans le garage, qui n’avait pas dû abriter de voiture depuis longtemps. C’était une caverne d’Ali Baba, version friperie et vieillerie. Tout était cassé, abîmé. C’était effrayant. Félix leur désigna le monticule rapporté de la ferme. Manu et Auguste commencèrent les fouilles. Toute cette saleté dégoûtait un peu Antoine qui préféra attendre dehors. Deux enfants jouaient près d’une balançoire. Une femme les appela, ils coururent vers elle. Une ambiance paisible. Quel contraste avec cet amoncellement de cadavres dans le garage ! Antoine s’assit dans l’auto, Henri Salvador chantait Syracuse à la radio. Il appela Célia, pour savoir comment s’était
passée son absence. Elle prétendit qu’il ne fallait pas s’inquiéter, puis elle dut raccrocher. L’ennui et la tristesse s’emparèrent d’Antoine. Son existence, depuis quelques mois, était chamboulée et il avait besoin de se raccrocher à quelque chose. Toute cette histoire, la bague, le monde immobile, les nouveaux copains et maintenant le tonnelet lui redonnaient du tonus et le fascinaient. Il réalisa qu’avant l’irruption du clochard dans sa ruelle, il était dans une profonde dépression et qu’il aurait fini par se suicider. Il ne lui avait manqué à l’époque que le moyen. Aujourd’hui, malgré les coups de blues, il se sentait vivre ; cette quête et ces rencontres lui faisaient aimer la vie. Quel bonheur, cette campagne, cette femme et ces enfants qui jouaient !
— Il n’y a rien dans ce bric-à-brac, trancha Auguste en arrivant à côté d’Antoine, on s’est déplacé pour pas grand-chose. Au moins, j’aurais appris ce que c’est que la saleté. Ça m’a foutu le bourdon de fouiner dans ce garage. Antoine sursauta. Peu après, Manu arriva. Il était tel qu’en lui-même, imperturbable et froid. Ils quittèrent le petit voleur, en lui annonçant qu’ils n’avaient rien trouvé qui puisse les intéresser. Ils se rendirent à la ferme, là où Marcel avait acheté la caisse aux bagues et le tonnelet.
La vieille n’était pas à son poste de garde, elle était alitée, et c’est sa fille qui les reçut. Elle était charmante, Antoine se sentit tout de suite bien avec elle. Auguste lui exposa l’objet de leur visite. Il lui raconta l’histoire de leur famille imaginaire, de la bague, sans révéler le nombre exact d’anneaux que contenait la caisse. Il fit son speech sur la généalogie et tous montrèrent leur anneau pour la convaincre. Elle se taisait. Un long moment elle les regarda, incrédule. Le baratin n’avait manifestement pas pris.
— Y a-t-il un responsable parmi vous ? demanda-t-elle.
— Non, il n’y a personne qui ressemble à un chef, répondit Auguste.
— Je veux bien vous aider, reprit la fille, mais vous êtes trop nombreux.
— Deux personnes, demanda Antoine, ce serait mieux ? Elle accepta et Antoine proposa que Manu et Auguste soient leurs porte-parole.
— Je m’appelle Hortense, je suis la seule petite-fille de la grand-mère que vous avez déjà vue. En dehors de moi, elle n’a plus de famille. S’adressant à Marcel et Antoine, elle ajouta : asseyez-vous, je vais vous servir un café. Après les avoir servis, elle partit dans la pièce attenante avec Manu et Auguste. Antoine
avait compris depuis le début qu’elle ne voulait pas parler devant le forain et qu’elle avait trouvé cette formule élégante pour ne froisser personne. Après le café qui ne fut pas des pires, Marcel et Antoine sortirent dans la cour de la ferme. Il faisait trop chaud dans la maison surchauffée, à cause de la grand-mère qui avait toujours froid. Le temps était couvert. Marcel récupéra sa sacoche dans la voiture et revint vers Antoine.
— Allons faire un tour dans la grange, proposa Marcel, c’est là qu’elles avaient entreposé la marchandise. Ils cherchèrent des sièges et s’installèrent à peu près confortablement. Marcel sortit un thermos de son sac. Il remplit un verre, et le tendit à Antoine. Avant même de le sentir ou de le voir, Antoine sut que c’était de l’alcool. Il en avala une bonne rasade.
— Elle est sévère, celle-là ! grogna Antoine, qu’est-ce que c’est ?
— C’est un calva qu’un ami distille pour moi, expliqua Marcel en riant, du soixante-dix degrés. Un truc à vous faire mourir sur place ! Antoine eut de la peine à s’en remettre, il avait le gosier en feu. Et puis il vit Marcel siffler le verre et souffrir autant que lui. C’était bien un truc à vous tuer un bœuf !
Ils rirent et Marcel rangea l’artillerie. Le temps passait, il restait encore quelques bricoles dans la grange et Marcel donna un cours magistral sur la façon dont on pouvait les vendre, quelle clientèle il fallait viser et combien chaque objet pouvait rapporter.
— Pourquoi tu n’as pas tout acheté ? demanda Antoine.
— D’abord, je n’ai pas de place pour stocker, et ensuite je ne veux pas trop faire grandir mon affaire. Tu vois Antoine, dans ce métier, si tu grossis tu dois employer des gens, et avoir du personnel, dans ma branche, c’est un passeport pour la prison.
— Pourquoi ?
— Il faut que tu saches quelque chose, expliqua Marcel. Avoir du personnel, c’est avoir un traître dans sa maison. Les flics laissent vivoter les gens comme moi, parce qu’on ne fait que grappiller les miettes.
Si je passe à la vitesse supérieure, ça va provoquer des jalousies, attirer l’attention, et tôt ou tard, la maison Poulaga débarquera et me mettra à l’ombre. Moi, tu vois, je me contente de dénicher de petites opérations bien juteuses. Mon créneau, ce sont les objets anciens faciles à restaurer, à forte valeur ajoutée, peu encombrants et légers.
Antoine l’écoutait comme un élève apprend d’un maître. C’était un univers dont il ignorait totalement l’existence et les codes. C’est à ce moment qu’Antoine eut cette idée, apparemment saugrenue. On avait sept bagues libres. Pourquoi ne pas en donner une à Marcel ? Cela élargirait le panel sociologique actuel. Le cercle de bobos vieillissants avec ses visions du monde et de la société sentait le moisi. Marcel serait-il capable d’utiliser sainement la zone cinq ? Antoine n’en était pas sûr. Ce dont il était certain, c’est qu’il en parlerait à Auguste. Plus que tout, Antoine voulait en offrir une à Célia. On ne pouvait pas en donner à tout le monde. Il n’y en avait que sept, et chacun aurait des propositions de nouveaux membres. Antoine rangea ces questions dans un coin de sa tête pour se consacrer à Marcel, qui le regardait bizarrement.
— Tu sais que parfois tu décroches ? lui demanda Marcel. Ce n’est pas la première fois que je remarque ça. Tu es là, et en même temps, on voit dans tes yeux que tu es ailleurs.
— Les fonctionnaires sont comme ça, ironisa Antoine, on s’ennuie tellement au bureau qu’on apprend à rêver pour s’évader un peu.
Dieu sait combien ce que disait Antoine à ce moment-là pouvait être faux.
Auguste sortit enfin. Il alla chercher les deux exclus. Antoine attendit que Manu ait quitté le salon pour aborder Hortense. Il regrettait de ne pas avoir passé plus de temps avec elle. Il attendit quelques instants le temps que Manu s’éloigne, et entra dans la pièce où ils avaient été reçus un peu plus tôt dans la matinée.
— Je m’appelle Antoine.
— Oui, vous avez oublié quelque chose ?
— Oui, enfin, c’est ce que je vais leur dire tout à l’heure.
— Ah, un autre secret ? demanda Hortense.
— Si on veut. Je n’ai pas beaucoup de temps, mes amis vont s’impatienter. Je vais peut-être vous paraître grossier, mais tout à l’heure, j’ai été très malheureux de devoir laisser ma place dans la délégation.
— Ah bon ? Hortense le regardait avec curiosité et amusement. Il faisait si froid, dehors ?
— Mais non, bredouilla Antoine. J’aurais aimé passer du temps avec vous. Maintenant que c’est foutu, il ne me reste plus qu’à vous donner mes coordonnées. Si vous êtes de
passage à Paris, j’aimerais beaucoup partager un verre avec vous.
— Je n’y manquerai pas, minauda Hortense en prenant la carte de visite d’Antoine. Et comme ce dernier ne bougeait pas, elle ajouta en souriant :
— Bon retour !
— Vous viendrez à Paris, bientôt ?
— Je vais y songer, Antoine, sauvez-vous maintenant. Vos amis vont finir par se poser des questions.
— Je peux vous faire la bise avant de partir ?
— À condition que cela reste un secret entre nous, prévint Hortense. Quelques instants plus tard, Antoine sortit et se retourna en lui faisant signe de garder le silence. Hortense souriait, visiblement amusée par sa gêne qu’elle trouvait touchante. En entrant dans la voiture, Antoine claqua la porte un peu trop fort. Marcel le regarda avec un sourire en coin et s’abstint de tout commentaire. Auguste et Manu étaient en grande discussion et ne lui prêtèrent pas attention. Antoine était engourdi par le breuvage de Marcel et par le souvenir du sourire d’Hortense. Discrètement, Marcel qui était assis à l’arrière avec Antoine, lui prit la main et, le
regardant longtemps dans les yeux, lui souhaita à voix basse :
— Bon courage ! C’est une très belle femme. Enfin, dommage…
— Pourquoi dommage ? demanda Antoine piqué au vif.
— Ben, murmura Marcel, dommage qu’elle soit déjà mariée et folle amoureuse de son mari, de ses trois amants qui lui prennent tout son temps, sans parler de ses douze mômes qui ne la lâchent jamais. Quelle tristesse aussi qu’elle soit gravement atteinte de plusieurs maladies sexuellement transmissibles, dont deux mortelles ! Enfin, dommage qu’elle soit hors de prix, même pour une heure. Mais tu pourras la voir tout ton saoul en louant un des trente-six films X qu’elle a tournés depuis ses dix-huit ans. Antoine ne jugea pas utile de répondre à ces bêtises qui manifestement venaient d’un gros jaloux. Il se contenta de lui boxer les côtes, ce qui eut pour effet de le faire éclater de rire, lui qui depuis un moment n’en pouvait plus de se retenir.
— Que se passe-t-il derrière ? demanda Auguste. Calmez-vous les enfants, sinon vous n’aurez pas de dessert ce soir. Manu résuma l’entretien. Hortense ne savait pas grand-chose si ce n’est que son père était
mort dans un accident de chantier quand elle était très jeune. Comme il était veuf, elle avait été élevée par sa grand-mère. Son père, d’après ce qu’elle savait, avait toujours collectionné les bagues, mais elle n’avait jamais vu de manuscrit. Hortense avait promis d’interroger sa grand-mère quand elle irait mieux. Auguste conclut en disant :
— Cette piste se referme. Nous ne sommes pas venus pour grand-chose. Pour Antoine comme pour Marcel, il était évident qu’il n’avait pas tout raconté. Lorsque Manu lança la discussion sur les amours d’Antoine, racontant qu’Hortense avait passé la moitié du temps à les questionner sur lui, à s’étendre sur ses charmes et son sourire, Antoine comprit qu’ils ne voulaient pas en dire plus devant Marcel. Antoine se plaignit aussitôt amèrement de leur manque de sollicitude. Ils continuèrent le reste du voyage à le taquiner. Rien n’était méchant, et Antoine, pour ne pas être en reste, en rajouta sur leurs tares respectives, lesquelles tares avaient mis en valeur ses exceptionnelles qualités. Une vraie bande de gamins ! Enfin, ils arrivèrent chez Marcel.
— Descendez un instant !
— D’accord, lâcha Manu, mais rien qu’un instant.
Ils burent un café, la tête ailleurs. En partant, Antoine promit à Marcel de le recontacter bientôt. Auguste lui avait donné les cinq billets de cent euros sans mégoter. Il fallait bien que la pièce soit jouée jusqu’au bout, même si les acteurs eux-mêmes ne croyaient plus en leur rôle. Dans cette histoire, il y avait plusieurs anguilles sous chaque roche. Il était tout à fait impossible que Marcel ne s’en soit pas aperçu lui aussi. Ils reprirent la route. Tout était soudain plus triste. Ce fut un des rares moments de vérité dans cette farce : ils s’étaient tous attachés à Marcel, et lui les avait regardés partir avec le cœur gros. Au bout de quelques centaines de mètres, Antoine les prit à partie :
— Maintenant, j’espère que vous allez arrêter de faire les marioles, et que vous allez me dire ce qui s’est vraiment raconté avec Hortense !
— Ce n’est pas l’envie de te taquiner encore qui me manque, lui répondit Auguste, mais il faut bien redevenir sérieux. Auguste proposa à Manu de résumer la situation.