Chapitre 12
Un matin, Antoine finissait tranquillement la traversée de la géhenne. Il était dans le monde immobile, ce qu’il faisait systématiquement quand il voulait se déplacer en sécurité. C’est en débouchant sur l’avenue qu’il vit une fille qui se traînait avec peine. Antoine se figea immédiatement. Au moment où il sortit du passage, elle regardait les vitrines du trottoir opposé. Une chance, sinon, elle aussi l’aurait repéré. Antoine la laissa s’éloigner et la suivit. Il ne voulait pas l’aborder à brûle- pourpoint, il ne voulait pas la terroriser. Elle paraissait désemparée et affolée. Soudain, l’agitation dont elle faisait preuve fit place à l’abattement. Elle s’affala sur un banc et demeura immobile. Antoine attendit encore un peu avant de se montrer. Elle se tenait la tête entre les mains, sans doute pleurait-elle. Il s’arrangea pour qu’elle le voie venir d’assez loin, de façon à ne pas la surprendre.
— Bienvenue dans le monde immobile, je m’appelle Antoine ! La fille le regarda, interloquée. Antoine s’était présenté en lui demandant s’il pouvait l’aider. Elle le regarda sans répondre. Elle
renifla, Antoine lui tendit un paquet de mouchoirs en papier qu’elle prit sans hésiter.
— Que se passe-t-il, demanda la fille. Plus rien ne bouge. Qu’est-il arrivé ?
— Ne vous affolez pas, je vais tout de suite vous donner le moyen de revenir dans le monde normal. On y sera mieux pour discuter. Vous voulez bien ?
— Je vous en prie, supplia la fille, ramenez- moi, j’ai tellement peur depuis hier ! Antoine lui montra comment tourner l’anneau et ils se retrouvèrent dans le temps normal.
— C’est la bague qui faisait ça ? Jamais je n’y aurais pensé. C’est incroyable, et j’ai eu tellement peur !
— Vous pouvez repartir et revenir quand vous voulez, expliqua Antoine, il suffit de faire jouer le mécanisme. Ils discutèrent un moment. Au début, Antoine se contenta de lui répondre, et quand la fille eut vidé le sac de ses questions, il l’interrogea à son tour.
— Comment tu t’appelles ? demanda Antoine.
— Ma mère voulait que je m’appelle Évelyne, c’est le prénom de ma grand-mère.
— C’est elle qui t’a donné la bague ?
— Elle ne me l’a pas vraiment donnée, elle est morte il y a une dizaine de jours et comme je ne voulais pas qu’on l’enterre avec sa bague, je l’ai enlevée de son doigt, et depuis je la porte. Je ne savais pas qu’elle pouvait modifier le temps. La veille, dans son appartement, Évelyne avait bu un thé et mangé un biscuit. Elle avait allumé la télévision et était restée là, assise, la tête dans le vide en se triturant les mains. Elle avait tourné la bague, qui était encore comme un corps étranger, et était entrée dans le monde immobile. Au début, elle avait pensé que la télévision ne fonctionnait plus. Elle était sortie sur le palier pour demander à sa voisine si la sienne avait des problèmes et cette dernière était là devant elle, figée. Évelyne était descendue et avait vu que toute la rue était pétrifiée. Elle avait passé une nuit de cauchemars et se sentait nauséeuse. Elle avait marché au hasard, se lamentant sur ses anciens repères, désormais perdus. Puis Antoine était arrivé. Au fil de la discussion, Antoine comprit que la mère d’Évelyne était la vieille femme qui l’avait repoussé quand il cherchait des contacts à ses débuts dans le monde immobile. Évelyne avait repris des couleurs.
— Je dois partir, mais voilà ce que l’on pourrait convenir de faire, dit Antoine. Je vais t’accompagner encore une fois dans le monde immobile pour que tu maîtrises le moyen de revenir en mode normal. À notre retour, on échangera nos coordonnées et au prochain rendez-vous, je te donnerai toutes les explications utiles sur le monde immobile, d’accord ? Quand Antoine fut parti, Évelyne se demanda ce qu’elle allait faire de cet anneau. Elle l’enleva et le mit dans son sac. Elle ne voulait plus l’utiliser avant d’en comprendre le fonctionnement exact, d’autant qu’Antoine lui avait expliqué qu’un usage prolongé avait des conséquences négatives importantes. Il reviendrait la voir, il l’avait promis et elle le croyait. Ce soir-là, Évelyne dormit, parce qu’elle était épuisée et aussi pour échapper à une question lancinante. Pourquoi sa mère sur son lit de mort ne lui avait-elle pas révélé que sa bague portait un tel secret ?
Tout le reste de la matinée, Antoine réfléchit à cette rencontre. Vers midi, il appela Auguste pour lui annoncer qu’il devait lui raconter quelque chose d’important. Ils se virent après les heures de bureau dans le quartier des filles, à égale distance de leurs deux
adresses professionnelles. Bien sûr, ils furent ponctuels. Antoine résuma sa rencontre avec une nouvelle porteuse de bague. Auguste avait appris la mort de madame Leramel et avait craint que la bague ne disparaisse. La perspective d’une nouvelle recrue pour les rencontres du samedi le mit en joie. Le lendemain, comme promis, Antoine se dirigea vers l’adresse que lui avait donnée Évelyne, celle du magasin de chaussures où elle travaillait. Il repéra l’endroit et s’installa au bar du coin de la rue en attendant l’heure d’ouverture. Il en profita pour téléphoner à Célia, pour lui dire qu’il serait encore en retard, de ne pas s’inquiéter et de s’arranger avec le chef. Évelyne arriva à l’heure, elle sortit un trousseau de clés et ouvrit la grille de la boutique. Elle le reconnut tout de suite. Évelyne devait avoir une trentaine d’années, elle était souriante, mais trop fardée. Elle avait déclaré à Antoine qu’elle vivait seule. Une autre fille arriva. Une employée, lui souffla Évelyne. C’est elle la patronne, conclut Antoine pour lui- même. Bonne nouvelle, Évelyne ne risquait pas de disparaître dans la nature du jour au lendemain.
— Je travaille à deux pas de là, dans les locaux de la ville, lui déclara Antoine.
— Il n’y a pas beaucoup de clients avant dix heures. On a du café dans la réserve, tu en veux un ? lui demanda Évelyne. À peine installés autour de la petite table, Évelyne reprit le feu roulant de ses questions. Manifestement, la nuit lui avait permis de refaire le plein de questions à poser. Antoine fit de son mieux pour tout lui expliquer. Ils étaient une dizaine à utiliser le monde immobile ; la bague pouvait être dangereuse. Il évoqua cette rumeur selon laquelle le monde immobile rétrécissait… Il fallut bientôt interrompre la discussion et ils convinrent de se revoir au magasin le soir même, après la fermeture des bureaux. Un peu plus tard dans la journée, Antoine contacta Aristide et lui relata sa rencontre avec Évelyne. Sans surprise, il fut désigné comme celui qui devait poursuivre les contacts avec la fille de madame Leramel. Antoine appela aussi Auguste et lui demanda de l’accompagner. La journée se déroula ensuite tout à fait banalement. Le chef Caumont fit semblant de ne pas remarquer le retard d’Antoine et celui-ci s’arrangea pour que le travail soit rendu, comme prévu, en fin de journée.
Auguste était impatient de rencontrer la fille de feu madame Leramel. Dès qu’elle les vit, elle eut un grand sourire. Auguste trouva les mots justes pour se présenter. Évelyne les conduisit dans la réserve et ils purent parler à leur aise.
— Et si je n’avais pas pris la bague ? Et si Antoine ne m’avait pas vue ?
— Alors, ma pauvre enfant, lui expliqua Auguste, tu serais sans doute morte dans le monde immobile. Et d’après ce que nous savons, la fin là-bas est particulièrement atroce.
— Pourquoi ma mère ne m’a-t-elle rien dit ?
— On ne le saura jamais, mais la raison qui pousse les détenteurs de bague à ne pas transmettre leur secret est un peu toujours la même, répondit Auguste. Ils considèrent que le monde immobile génère plus de problèmes qu’il n’en résout, et que c’est un cadeau empoisonné. Auguste lui précisa que sa mère ne venait jamais à leurs réunions.
— Elle n’était pas la seule à ne pas vouloir s’intégrer au groupe. Nous en connaissons d’autres, et tu en croiseras sans doute toi-même dans le monde immobile. D’ailleurs, fais bien attention, quand tu es en mode cinq, n’aborde que les gens que tu connais. Par prudence d’abord, et ensuite parce
qu’il y a des usagers de la bague, qui, comme ta mère, fuient les contacts.
— Ce qui est sûr, termina Auguste, c’est que nous serions flattés de te compter parmi nous samedi. Elle promit de venir. Antoine l’observa pendant qu’elle discutait avec Auguste et il se revit lui-même quelque temps auparavant. La même soif de comprendre, les mêmes craintes, et la satisfaction de tomber sur des gens raisonnables et fiables. Au moment de la fermeture, ils allèrent tous les trois au café, où ils parlèrent de la pluie et du beau temps. Ils se donnèrent rendez-vous pour le samedi suivant et chacun partit de son côté.