ALAIN BENARD
Écrivain sous le nom de Frère Soval
LES MONDES IMMOBILES

Chapitre 27

TABLE DES CHAPITRES

Célia s’était promis de consacrer du temps à Antoine. La veille, sur le chemin du retour, elle avait dit à Nadia que même si elle n’était pas présente, elle savait ce qui s’était passé. Son père, à l’hôpital, lui avait fait un topo précis sur ce qu’il devait dévoiler à Antoine. Il se voyait mourir et comme Antoine ne venait pas, il avait demandé à Célia, en cas de problème, de prendre le relais et d’assumer la charge de la transmission des informations. Célia ne voulait pas mentir à Nadia. Elle lui raconta qu’elle était fatiguée, que l’affaire était longue et compliquée, et qu’elle avait besoin de temps pour lui exposer toute l’histoire dans de bonnes conditions. Nadia enleva sa main du volant et lui caressa la nuque en lui disant de ne pas se tracasser, que dans la vie, il n’y avait rien qui ne puisse attendre. Le lendemain matin, Célia avait déjà l’esprit plus clair. Sa priorité, c’était Antoine. Pour Nadia, c’était plus délicat. Elle lui proposa un dîner à une table qu’elles fréquentaient quand il se produisait un évènement important dans leur vie. Elle devait tout lui raconter sans jamais être soupçonnée d’avoir trahi sa confiance. Elle devait bien préparer l’entrevue et présenter proprement les choses. Elle savait que Nadia

comprendrait, mais il était évident que ce soir, elle jouerait gros. Arrivée au bureau, Célia alla directement voir le chef.

— Je voudrais m’absenter aujourd’hui. Je veux pouvoir parler tranquillement avec Antoine d’une méthode qui nous permettrait d’aller plus vite dans le montage des dossiers.

— Célia, Antoine et toi, vous vous organisez comme vous voulez. La condition ne change pas : l’instruction des dossiers ne doit pas prendre de retard. Sinon, c’est moi qui serai dans le collimateur.

Il était évident qu’il ne croyait pas à cette salade mal assaisonnée d’optimisation des procédures, mais elle était suffisamment bien tournée pour qu’il puisse se justifier en cas de problèmes. D’autre part, si les dossiers étaient à jour, rien ne s’opposait à la demande de Célia. Dès qu’Antoine arriva, elle l’entraîna au-dehors en lui expliquant qu’elle s’était arrangée avec Caumont, et qu’ils pouvaient profiter de la journée pour faire le point. Ils allèrent boire quelque chose de chaud parce que dehors il gelait. On voyait, çà et là, de petites plaques de verglas sur les trottoirs. Avec ses talons aiguilles, Célia devait redoubler de prudence.

Antoine lui prit le bras et ils avancèrent, un peu comme deux amoureux.

— S’il y a des paparazzis dans le coin, on est morts, plaisanta Antoine. Pendant tout le trajet, Célia s’agrippa à Antoine. Je ne pourrais décidément pas vivre sans lui, se disait-elle, le regard fixé sur le trottoir, essayant d’en dénicher les pièges pendant qu’il la guidait vers le café. En réalité, l’établissement ressemblait plus à un salon de thé. Comme les propriétaires n’avaient pas les autorisations suffisantes, on n’y trouvait aucun alcool. Ce qui était certain, c’est qu’on y serait au chaud et que les alvéoles qui garnissaient les murs seraient bien pratiques pour feutrer leur conversation. Enfin, Célia toucha un sol stable et put marcher normalement. Un serveur filiforme prit note de leur commande et Célia commença à parler.

— Antoine, dit-elle, écoute-moi jusqu’au bout. Je ne t’ai jamais menti. Parfois, j’ai refusé de répondre et il est arrivé que je garde pour moi des choses que je savais. Mais je ne t’ai jamais monté de bobards.

— Rassure-toi, Célia, je t’aime comme avant. Célia raconta son histoire, celle de sa bague à double anneau, le secret que son père avait exigé d’elle. Enfin, elle raconta comment elle

avait renoncé définitivement au monde immobile quand elle avait rencontré Nadia. Antoine comprenait bien que l’on doive se taire, malgré soi. Entrer dans le secret de la d5, c’était aussi s’enfermer dans le silence. Célia raconta qu’elle avait essayé de l’aider, toutes les fois qu’elle l’avait pu, et au moment où elle avait vu qu’il se désintéressait de tout, que la vie ne lui importait plus, elle avait alerté le comte. Elle parla un long moment sans jamais être interrompue.

— Ce soir, je vais tout révéler à Nadia. J’ai prévenu mes parents et mon père m’a autorisée à dire la vérité à celle que j’aime.

Antoine écouta avec intérêt. Beaucoup de petits évènements prenaient un nouveau sens et s’éclairaient. Il aurait pu deviner que Célia en savait plus qu’elle n’en disait, mais à quoi cela aurait-il servi ? Elle était liée par son serment de silence. Son père lui avait fait jurer de ne jamais parler du monde immobile. Depuis le matin, Antoine avait pris une décision et il allait la mettre en œuvre, parce qu’il était persuadé d’avancer sur la bonne route.

— Comment vas-tu expliquer le monde immobile à Nadia ? demanda Antoine.

— J’ai bien réfléchi à la question, si je ne veux pas qu’elle me prenne pour une folle, il faut que je lui prête ma bague et qu’elle aille voir ce qu’est le monde immobile.

— Tu sais que c’est dangereux ? répliqua Antoine. Il lui raconta ce qui était arrivé à Sylvain. Célia se tut, se renferma dans sa coquille et rumina en silence.

— Pourquoi es-tu aussi dur avec moi, Antoine ?

— Mais parce que je veux ta main !

— Si tu veux te marier avec moi, fit-elle observer en souriant, c’est raté parce que j’ai trouvé beaucoup mieux, et si c’est juste pour coucher, tu sais bien que je suis hors de prix.

— Donne-moi ta main, répéta Antoine. Célia était intriguée. Elle tendit sa main comme à regret. Antoine prit son annulaire et y enfila une bague à double anneau.

— C’est un cadeau pour Nadia, déclara Antoine.

— Mais c’est la bague de ta mère, celle dont mon père m’a parlé. Elle leva ses yeux sur Antoine, elle pleurait. Il ne savait plus que faire ni comment se comporter. Il passa sur la banquette à côté d’elle, la prit dans ses bras et la berça.

Ils se connaissaient depuis longtemps et Célia n’était pas du genre à se laisser aller. Question d’éducation sans doute. Antoine la secoua un peu en disant que les autres clients et le personnel allaient assurément le prendre pour le plus fieffé des salauds. Faire pleurer une aussi jolie fille ! Célia sécha ses larmes. Antoine lui avoua qu’Hortense avait son double anneau et qu’il ne connaissait personne d’assez digne pour porter celui de sa mère.

— Le monde immobile est en train de disparaître, il ne sert à rien de stocker les bagues. Enfin, je te dis tout ça, ajouta Antoine, mais tu sais que mon intention ultime, celle qui explique tout, c’est mon désir de coucher avec Nadia. À voix basse, Célia le traita de tous les noms et lui promit que les portes de l’enfer étaient déjà grandes ouvertes pour tous les machos comme lui. Elle pleura encore un peu, mais Antoine savait qu’elle était heureuse. Ils allèrent se promener dans le parc. Là, ils entrèrent dans le monde immobile ensemble pour la première fois. Le verglas avait disparu, le ciel était bleu même si tout était encore glacé. Ils étaient comme un couple d’amoureux. Ces deux-là s’aimaient véritablement, même s’ils n’avaient pas de désir l’un pour l’autre. Célia

était belle, mais c’est la beauté d’Hortense qui le bouleversait. De plus, Antoine n’avait plus de famille et Célia était la seule à qui il pouvait raccrocher son enfance. Tant de choses les avaient liés et maintenant, le monde immobile était pour eux deux. Ils marchèrent dans le silence de cet univers, serrés l’un contre l’autre. Célia lui confia qu’elle donnerait l’anneau à Nadia le soir même, et qu’elle lui avouerait leur escapade du matin. Célia était éperdument amoureuse, si longtemps après leur rencontre ! Antoine trouvait cela attendrissant et les enviait. Ils commençaient à frissonner, et revinrent dans le monde normal pour reprendre le travail. Le chef les regarda avec surprise, mais sans broncher. Ils travaillèrent jusqu’à seize heures trente sans lever le nez et sans déjeuner.