Chapitre 15
Sous les grands arbres, il faisait presque nuit. La forêt était glaciale. Dans le long chemin forestier, on marchait dans une boue grasse qui collait aux pieds des hommes. Les chevaux pliaient sous le poids du harnachement et avançaient à grands bruits de nasaux. Le lourd chariot portait tout le fruit des rapines et les armes nécessaires à la défense du convoi. À ce jour, pas un brigand ne s’était risqué à les attaquer, mais l’amaigrissement progressif de la troupe les exposait de plus en plus dangereusement aux attaques des bandes de vagabonds affamés et de soldats perdus qui erraient dans le royaume. Les guerres avaient privé les campagnes de bras pour entretenir les chemins et, même si elle s’allégeait avec la dispersion progressive de la compagnie, la carriole restait suffisamment lourde pour s’engluer régulièrement dans ces mauvais chemins. À ces moments-là, il fallait redoubler de vigilance malgré la fatigue. Tirer ou pousser le lourd charroi pour sortir les roues des ornières empêchait de surveiller correctement les abords. Guillaume était bien content de sentir la chaleur de la jument qui le portait. Plus jeune, il se rappelait bien qu’il ne ressentait rien, ni froidure ni douleur, mais maintenant qu’il
avait passé quarante ans, toute cette humidité glacée lui paralysait les membres et la tête. Dieu merci, la bête qui le portait avançait en suivant la file, sans qu’il intervienne. Les hommes voyaient le soir descendre avec crainte. Les montures espéraient pour la nuit une écurie et du foin. La petite bande se taisait. Lui, il n’avait jamais voulu devenir soldat. Quand le baron l’avait enrôlé avec l’accord de son père, il était allé à la guerre parce qu’il fallait bien obéir. Il n’avait pas aimé les marches sans fin, les longues attentes, le fracas des armes et des corps, mais il s’y était habitué. Tout ce sang et ces tueries lui semblaient bien inutiles et il n’y avait jamais pris goût. Il y avait bien les femmes que l’on forçait et la picorée, mais lui, c’est la terre qu’il avait dans le sang. Il s’était battu comme on laboure, avec méthode, courage et détachement. Sur intervention du baron, le roi lui-même l’avait fait chevalier. Avec le temps et les pillages, il avait récupéré de bons chevaux, des armes de guerre, des armures, et surtout de l’or. À chaque campagne, les rapines avaient donné à sa bourse de l’embonpoint. De blessure en estafilade, il avait appris l’art des embuscades, des coups de main, et son savoir-faire était reconnu et apprécié. Avec le temps, il avait fini
par commander une centaine d’hommes aguerris, et l’on utilisait sa troupe pour des manœuvres isolées de harcèlement. Grâce à leur courage, Guillaume et le baron s’étaient considérablement enrichis. Le partage avait été facile. Au baron les précieux otages, à Guillaume tout le reste. Peu à peu, le baron et Guillaume s’étaient rapprochés, ils en étaient venus à s’apprécier et à se protéger mutuellement. Au bout de dix ans de compagnonnage et d’entraide, ils partageaient presque tout. Le baron, qui avait été un chevalier du Temple, s’était fait absoudre par le Pape, mais Guillaume savait qu’en secret il n’avait pas renié son serment à l’Ordre. Régulièrement, d’étranges visiteurs, dont certains venaient d’Orient, étaient reçus par le baron. C’est sans méfiance que Guillaume avait un matin donné l’entrant à l’un de ces curieux invités. Quand l’arquebusade avait soudainement déchiré le silence et les entrailles du baron, Guillaume n’avait rien pu faire pour s’interposer. Pire, l’assassin s’était volatilisé. La mort n’était venue que de longues heures après, et tout ce temps, Guillaume était resté près du mourant.
— Guillaume mon ami, je m’en vais pour toujours. Quand nous en aurons fini, toi et moi,
je veux qu’on me laisse seul avec le curé et qu’il m’assiste jusqu’à la fin.
— Ah ! murmura Guillaume les yeux remplis de tristesse, je ferai tout ce que tu me demanderas. Pendant de longues minutes, le baron dévoila les raisons de l’attentat dont il avait été l’objet et donna les détails de son dernier commandement. Puis il fit jurer Guillaume sur la Sainte Croix.
— Guillaume, tu vas être exposé à de grands périls. Il y a fort à parier que ceux qui m’ont donné la mort te poursuivront pour t’empêcher d’accomplir ta mission. Sois prudent et ne te laisse pas approcher par des étrangers. Guillaume demanda quelques précisions et jura de respecter ses dernières volontés. C’était à lui désormais de mener la mission dont le mourant avait été le dépositaire. Le baron était mort depuis vingt-cinq jours. Il avait beaucoup souffert, comme c’est toujours le cas lorsque la blessure atteint les entrailles. Aujourd’hui, tout cela était bien terminé. Guillaume rentrait au pays pour toujours. La troupe s’amenuisait au fil du parcours, à mesure que les soldats retrouvaient les champs et les villages de leurs aïeux.
La guerre, c’était fini. À la suivante, il serait trop vieux ou déjà mort. Ceux qui avaient survécu aux nombreuses campagnes militaires de ce début de siècle avaient amassé suffisamment de biens pour s’établir. Une ville prise, c’était beaucoup de richesses à se partager, et Guillaume avait toujours couru à la picorée avant de chercher les femmes. Il pourrait acheter de la terre et aurait une descendance. Alizon, il l’avait forcée comme les autres lors du dernier pillage. L’âge aidant, il s’était endormi sans le vouloir, et elle avait négligé de le tuer. Au réveil, il fut pris d’une frayeur rétrospective, mais il s’apaisa bien vite en la voyant penchée sur ses marmites. Guillaume l’emmena avec ses bagages, et elle ne s’enfuit pas. Alizon marchait maintenant derrière la jument pour ne pas alourdir le charroi que les quatre chevaux tiraient à grand-peine dans le chemin creux. Si elle survivait, elle lui donnerait de beaux enfants bien gaillards. On avait fait un détour pour passer par la ville. Une dernière affaire restait à régler.
— Guillaume, avait confié le baron, j’avais une mission à accomplir, mais la mort va m’en empêcher. Je ne peux pas tout t’expliquer, et
pourtant il faut que tu accomplisses cette mission à ma place.
— Ordonne et j’obéirai, avait promis Guillaume. Il s’agissait, sur le chemin du retour, de livrer chez un bourgeois le coffre du baron. Celui-là même qu’on lui avait confié à la ville précédente. Le baron lui avait fait jurer de ne pas l’ouvrir. L’angélus résonnait dans la campagne. La ville était maintenant proche. On distinguait parfaitement la masse sombre de ses murailles et de ses tours. Ils y seraient à la tombée de la nuit, juste à temps pour faire ripaille et dormir au sec. Depuis un moment déjà, le chemin s’était amélioré et on était sorti de la boue. À découvert et si près du bourg, il ne fallait plus craindre les attaques des bandes et tout le monde s’était détendu. On entendait les bavardages et les rires s’amplifier à mesure que se rapprochaient les portes de la ville. Guillaume songea que le lendemain il ferait le dépôt convenu et qu’en cinq jours, il serait chez lui. Les portes de la ville étaient encore ouvertes et, après un contrôle tatillon, on laissa la bande entrer à condition qu’elle dépose les armes. C’était l’usage. Le garde, moyennant quelques piécettes, leur indiqua le chemin d’une auberge et un garnement les y mena.
L’aubergiste, qui avait entendu le bruit des sabots sur le pavé, les attendait. C’était un gourmand, il fallut le menacer et le secouer un peu pour s’entendre sur le prix du gîte et du couvert pour les hommes et les chevaux. Guillaume dormit avec la fille.
Guillaume s’était levé aux aurores. Il avait mal dormi, et même Alizon n’avait pas su le calmer. Toute la nuit, il avait pensé à la mission que lui avait confiée le comte ; il était bien content de pouvoir enfin l’accomplir. Il réalisait que, depuis la mort de son chef, le colis lui avait pesé bien plus lourd dans la tête que dans le charroi. Il avait été surpris par les dernières volontés du comte mourant et par la passion qui avait envahi ses yeux, quand il s’était confié à lui. Guillaume se serait plutôt fait tuer que de renoncer aux vœux du comte. Tout paraissait simple, il était dans la ville et n’avait plus qu’à se rendre à l’échoppe du bourgeois. Ensuite, il s’assurerait de l’identité du propriétaire et lui remettrait le coffre. Sitôt levé, il fit appeler l’aubergiste.
— Il me faut quelqu’un pour m’emmener à côté de la cathédrale, déclara Guillaume, et ensuite nous partons.
— Monseigneur, si vous payez le solde pour l’hébergement et la nourriture, je vous conduirais moi-même, répondit l’aubergiste. Guillaume régla la note et ils se dirigèrent vers la cathédrale. Le ciel était d’un bleu transparent, il faisait froid. Les rues étaient déjà pleines de monde. Vendeurs à la criée, badauds, porteurs… tout un peuple se bousculait pour se frayer un passage. Guillaume serrait dans ses bras le coffre dont il était provisoirement le dépositaire. Il était de bonne dimension, enroulé dans une toile épaisse. Il fallait regarder bien devant soi pour avancer et garder un œil où l’on mettait les pieds, tant les rues étaient couvertes d’immondices. Malgré la presse et l’étroitesse de la rue encombrée des étals qui débordaient, on arriva bientôt sur la place de la cathédrale.
— Prenez votre temps pour regarder, ajouta l’aubergiste. Guillaume s’arrêta et leva les yeux. Il n’avait pas réalisé combien ils s’étaient approchés du bâtiment. Il fut frappé, comme tous ceux qui l’envisageaient pour la première fois, par la majesté des flèches. Elles semblaient s’élancer vers les cieux. Guillaume se signa plusieurs fois et récita une prière. Le tohu-bohu qui l’entourait n’altérait en rien sa ferveur. Il se
promit de revenir et d’entrer dans ces saints lieux pour prier à l’intérieur. Comme le lui avait indiqué le comte, sur la droite de l’édifice, il y avait bien l’échoppe d’un apothicaire identique à celle qui lui avait été décrite. L’aubergiste parti, Guillaume entra dans la boutique. Une donzelle toute fraîche et souriante assurait la garde de la boutique et non le service des clients, le métier d’apothicaire étant interdit aux femmes.
— Ma mie, pourrais-tu dire au maître apothicaire qu’on demande à le voir ? demanda Guillaume.
— C’est que… Attendez, je reviens, commença la fille, avant de se précipiter dans l’arrière-boutique. Guillaume n’eut pas longtemps à attendre. Une grosse femme fatiguée et mal levée arriva et l’informa que son mari était décédé la veille, tué par des rôdeurs en pleine rue. Sur le coup, Guillaume resta comme paralysé. La matrone le fit asseoir et demanda à la fille de lui apporter un verre pour qu’il reprenne ses esprits. Peu après, le soldat se précipita dans la cathédrale, il s’agenouilla sous la statue majestueuse de saint Joseph et pria le seigneur de lui indiquer quelle était la bonne décision à prendre. Ni dieu ni diable ni
personne ne vint à son secours, mais peu à peu il se convainquit de garder le coffret qu’il n’avait pu remettre à l’apothicaire. Avec le temps, il en vint à se persuader que ce jour-là, dans la cathédrale, c’était saint Joseph lui-même qui avait accédé à ses prières et qui lui avait indiqué la décision à prendre. Son village n’était plus qu’à quelques lieues. Guillaume fit mettre à l’arrêt la petite troupe. Il voulait une entrée à la mesure de la personne qu’il était devenue. Maintenant qu’il était noble, il voulait le faire savoir. Le matin même, il avait envoyé deux hommes prévenir le village de son retour. La troupe avait enfilé corselets et morions, et c’est pistolet au poing qu’ils avaient traversé la grande rue dans le fracas de sabots et de hennissements des chevaux de guerre. Quelques mois après son arrivée, Guillaume s’acheta une terre qui jouxtait celles du comte. Au fil des ans, Alizon lui donna de beaux bâtards qu’il chérit autant que ses propres enfants. Il en avait eu trois de son mariage avec la petite-fille du comte défunt. Comme elle était la seule et unique héritière, le premier-né de Guillaume reprendrait le titre et les terres du comte.